A Pépé et Mémé

Publié le par plumecitoyenne

  Pépé Mémé 032 

La porte de la chambre de mes grands-parents est entre-ouverte. Je m'approche sans bruit, la pousse délicatement, me glisse dans l'antre de leur intimité.

Ma grand-mère est dans sa cuisine. Je sens le lapin aux olives qui mijote doucement dans sa marmite en fonte, écaillée d'avoir tant servie. Je l'entends casser les œufs puis les battre énergiquement. Elle doit commencer à faire un gâteau, certainement celui au chocolat et amandes que j'aime tant. Elle fait toujours ce que j'aime. C'est pour elle, nous repaître de son amour chaud et bienveillant.

Mon grand-père vient de chausser ses bottes, enfiler son gros gilet tricoté par sa femme. Il a mis sa casquette à carreaux sur son vieux crâne dégarni aux grandes oreilles qui entendent tout. Il est parti dans son jardin pour aider les fleurs à nous émerveiller et les légumes à pousser. Il n'en sortira que quand on l'appellera pour manger.

 

Les volets sont entre-ouverts, laissant filtrer une douce lumière d'automne. Flotte une odeur de syntol et d'eau de Cologne. Je suis seule, Jésus perché au-dessus du lit me scrute d'un regard inquisiteur. Marie, sur le chevet me sourit tendrement.

Le lit est fait, l'édredon bien gonflé. Je m'approche de la grande armoire, elle m'attire, elle m'appelle. Délicatement j'ouvre ses battants car je sais déjà qu'ils vont couiner. Essayant certainement d'avertir que je vais l'ouvrir, elle la grande armoire à secrets.

Cela sent bon la lavande. Les mouchoirs sont bien pliés. D'un côté les pulls, pantalons et chemises du Pépé. En haut ses habits du dimanche, en bas ceux de tous les jours. A gauche, les robes de ma grand-mère. Des fois, je vois ses culottes sécher au dehors. Qu'elles sont grandes, le vent s'y engouffre, de vrais parachutes pour mes yeux d'enfant. Il y a un petit cahier même pas caché. Je le prends, l'ouvre. De son écriture délicate en pattes de mouche, mon grand-père a retranscrit toutes les dates d'anniversaires des enfants, petits-enfants et arrières. Rien n'est plus précieux pour eux que ces chiffres que jamais ils n'oublient.

Une boite avec de vieilles photos en noir et blanc. Quelques dates au dos, des noms, des visages ressurgis du passé. Une mèche de cheveux soigneusement conservée avec son ruban de satin blanc. Celle du petit Paul, mort à 5 ans de ses bêtises d'enfant.

 

Tout en bas de l'armoire, des draps immenses et bien pliés. J'aime tant m'y balancer quand ils les plient. "Allez Pépé, allez Mémé, je peux?" C'est toujours oui. D'un côté et de l'autre, ils les tiennent et moi au milieu, je me balance en riant.

Je prends le chapeau de ma grand-mère et me regarde dans la glace à côté de la fenêtre. Je suis une grande dame qui part à Paris. J'enfile le béret de mon grand-père, je suis un agent secret en mission. Il y a les vieilles dentelles de la mère de ma grand-mère. Je mets le si délicat jupon et ses gants blancs, ceux qu'elle met tous les dimanches pour aller à la messe. Je suis une grande princesse aventurière. Je m'appelle tour à tour Angélique, Sissi ou Caroline.

 

D'un coup, je sursaute, j'entends des pas se rapprocher.  Mémé va dans le jardin chercher son époux si doux. J'efface les traces de mon voyage. Le Christ me scrute toujours, la vierge me sourit encore.

Je prends un bonbon à la violette, les seuls cachés de la maison. Que c'est bon !  Je ferme les portes de l'armoire qui ne couinent plus. Elle a capitulé. Je m'approche de la sortie, je jette un coup d'œil, le chemin est libre. 

 

Je sais que je reviendrai.

 

      Pépé Mémé 005


Publié dans Textes-poémes

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